lundi 17 juin 2013

UN BUCHER SOUS LA NEIGE- Susan Fletcher



 

Glencoe… La plus célèbre des vallées écossaises. Des visiteurs du monde entier viennent chaque année fouler son sol légendaire, voir les magnifiques paysages aux montagnes majestueuses et en respirer l’air pur.

L’Ecosse est un pays qui a connu énormément de violence au cours de son histoire : de querelles en meurtres, du sang a coulé sur ses terres. Glencoe n’est pas étrangère à cela. L’incident qui attire de plus en plus de touristes à venir découvrir les vallées de Glencoe soulève aujourd’hui encore de nombreuses animosités. Pourtant, il remonte à 1692… De l’eau aurait pu passer sous les ponts. Le temps ne semble pas avoir de prises sur les histoires écossaises.

Lorsque j’ai eu la chance de découvrir ce pays, je me souviens particulièrement de mon séjour dans une petite pension. Un moment très intimiste. J’étais seule dans un endroit perdu. J’étais arrivée trempée la veille au soir après avoir essuyé les pluies écossaises bien connues. Mes hôtes étaient très avenants. Ma chambre était minuscule mais typique vu l’état des murs. Je partageais les commodités avec d’autres pensionnaires. Un matin, je pris mon petit-déjeuner dans la salle commune. Je le dégustais avec plaisir. Un homme assis à côté de moi me regarda manger un moment. Je m’arrêtais aussitôt. Il en profita pour faire connaissance :
- Le petit déjeuner est-il bon?
-Oui.
-Vous mangez avec délice. Cela fait plaisir à voir, surtout que c’est typiquement écossais.
-Ah bon ? Demandais-je honnêtement, regardant la galette de pomme de terre qui prenait toute la place de mon assiette, seule différence notoire avec les petits-déjeuners anglais végétariens que j’avais mangés jusqu’à présent.

Voyant mon sourire s’effacer, il se raidit quelque peu :
-Vous êtes anglaise?
- Non, du tout.

Il força son sourire.
-Profitez bien de votre petit déjeuner alors. On fait les meilleures pommes de terre.

Le temps ne semble pas avoir de prise sur l’histoire écossaise, disais-je…. En 1692, à Glencoe, eut lieu un massacre atroce. Le clan MacDonald fut décimé. Trente-huit personnes furent tuées. Ce massacre fut en fait orchestré par le nouveau roi de l’époque. Les troupes du gouvernement reçurent l’hospitalité des highlanders avant de se retourner contre eux. Tous (y compris des membres de la famille du capitaine qui menait ces opérations) furent massacrés sans distinction, éradiquant ainsi toute trace ethnique d’un peuple que l’on désirait mort : ordre du nouveau roi Guillaume III d’Orange-Nassau, roi d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande de février 1689 à sa mort, en 1702.

Susan Fletcher s’inspire ici largement de ce fait réel pour dresser le portrait de Corrag, une jeune femme, témoin du massacre et victime de la vindicte ambiante contre l’hystérie collective dont de nombreuses femmes ont fait les frais en Grande-Bretagne ou ailleurs: la sorcellerie. Comme elles, Corrag était une femme qui avait le malheur non seulement d’avoir des connaissances en botanique mais qui osait faire preuve de franchise. N’oublions pas que les femmes « bien nées » restaient en retrait derrière les hommes, seuls garants de vérité.

Ce livre est hors du commun. Susan Fletcher a le talent de réussir à transporter son lecteur dans un lieu ou à une époque éloignée avec une facilité déconcertante, évoquant avec tant de détails les paysages qu’elle a en mémoire qu’on se télétransporte rapidement là-bas, vivant du plus profond de notre âme les aventures de cette jeune femme qui a véritablement existé.

Les émotions engendrées par cette lecture furent chez moi si vives que je me suis surprise à plusieurs occasions à montrer des signes de patriotisme envers l’Ecosse. Ce n’est pas tous les jours en effet que l’on sent pulser l’Ecosse dans ses mains. Les jours ont passé et je vois encore ses paysages défiler devant mes yeux, je ressens à nouveau la force tranquille qui se dégage de cette histoire pourtant dramatique.

Je ne sais comment décrire cette lecture. Captivant est un vain mot. Ensorcelant serait peut-être plus approprié, bien qu’il ne corresponde pas entièrement à l’objet non identifié que voici.
Je vous laisse voir par vous-même….


Résumé de la quatrième de couverture :
 Au cœur de l’Ecosse du XVIIème siècle, Corrag, jeune fille accusée de sorcellerie, attend le bûcher. Dans le clair-obscur d’une prison putride, le révérend Charles Leslie, venu d’Irlande, l’interroge sur les massacres dont elle a été témoin. Mais, depuis sa geôle, la voix de Corrag s’élève au-dessus des légendes de sorcières et raconte les Highlands enneigés, les cascades où elle lave sa peau poussiéreuse. Jour après jour, la créature maudite s’efface. Et du coin de sa cellule émane une lumière, une grâce, qui vient semer le trouble dans l’esprit de Charles.


Mon avis :
Susan Fletcher raconte l’histoire d’un pasteur irlandais pétri de politique, Charles Leslie, parti à la recherche de preuves concernant de nombreux massacres cachés incriminant le nouveau roi Guillaume d’Orange. C’est ainsi qu’il croise la route de Corrag, témoin du plus grand massacre perpétré selon lui par le roi Guillaume. Il la retrouve emprisonnée dans un cachot sordide, en attente d’être brûlée vive. Corrag est accusée de sorcellerie par ses compatriotes. Charles Leslie brave le dégout que Corrag lui inspire pour s’approcher d’elle et écouter son histoire. Incriminer le roi Guillaume est pour lui le but ultime, son rêve étant de faire revenir le roi Jacques sur le trône, ce dernier ayant quitté son poste suite à la Glorieuse révolution de 1688. Mais, petit à petit, Charles ne ressent plus aucune animosité envers Corrag. Au contraire, il commence à voir en elle une jeune personne honnête, fragile, courageuse, victime de jugements depuis sa naissance et contrainte à endosser une identité qui n’est pas la sienne pour se protéger. A-t-il été ensorcelé pour voir une toute autre facette de Corrag? Possible.

Un bûcher sous la neige comporte plusieurs niveaux de lecture. D’une part, ce livre décrit brillamment l’histoire d’une jeune femme victime de malentendus et d’humiliations et se fait ainsi l’écho de milliers d’autres, révélant le destin de ces femmes qui osaient dire tout haut ce qu’elles pensaient tout bas, de ces femmes courageuses pour qui la justice et l’honnêteté valaient mille pièces d’or, des histoires de femmes qui ont traversé les âges. Ce livre revêt en cela une haute valeur historique. Corrag en effet est issue de générations de « sorcières » qui menèrent des vies de persécutées et qui furent exécutées parce qu’elles étaient elles-mêmes différentes de ce que la morale inculquait.

 « Contrary to popular belief, witches were not burned at the stake in England, after the Reformation, instead, death sentences were carried out by hanging. In Scotland, however the sentence of burning was still inflicted; but if the witches had confessed what they were ordered to confess, they were accorded the mercy of being strangled before they burnt. If they refused to confess, they were burnt alive.”(Extrait de An ABC of Witchcraft par Doreen Valiente)

Et, en effet, la mère de Corrag, restée en Angleterre, mourra pendue tandis que sa fille, partie en Ecosse, sera vouée à brûler vive.

Ce livre raconte leurs histoires. Corrag fait appel à Charles Leslie pour raviver la flamme de ces victimes méconnues, de ces êtres qu’on a éteints plus tôt que prévu et ainsi il contribue à sauvegarder leur mémoire vivante :
« Parlez de ceux qui sont morts. Parlez de tous ceux qui ont péri tout au long de l’histoire du monde, de ses guerres, et du temps jadis. Parlez de ceux qui ont été tués à Glencoe dans la neige-pas de leur mort-mais de leur vie, avant. Pas de comment ils sont morts mais de leur manière de récompenser un bon chien, ou de leurs chants, ou de leur peau qui se plissait au coin des yeux quand ils souriaient, ou de quelle saison était la leur-, car ainsi ils revivront. Ils arrêteront d’être morts. Le faire parler d’eux ou l’écrire - c’est remettre un souffle dans leur bouche. Les tirer de la terre où ils sont couchés. Chasser leurs vers pour qu’ils se relèvent, aux côtés de celui qui parle d’eux qu’ils sortent des pages écrites sur eux. »

C’est émouvant et consternant de vérité.

Toutefois ce roman est aussi une fiction qui nous emporte dans une très belle histoire.
On se sent proche de Corrag qui est, à elle seule, un condensé de naturel que l’on ne croise pas tous les jours. Malgré ses malheurs, elle ne devient pas amère. Elle continue à vivre pour le bien-être des gens et de la nature qu’elle admire.
 « Qui le croirait ? Un homme d’Eglise et une sorcière capturée, s’entraider de cette manière ? Mais c’est ainsi. Le monde a ses merveilles et je tiens à vous en parler. »

Chaque chapitre commence du reste par les propriétés d’une plante différente, à l’image de Corrag, incarnation parfaite de la nature faite femme. Elle vit dans les vallées, elle nage nue dans les rivières, elle entend les bruits de la nature, elle les écoute, elle leur parle…

On se sent proche de Corrag. On a la sensation d’être avec elle.
L’auteur utilise pour ce faire un procédé bien connu de la narration : elle utilise à plusieurs reprises la première personne du singulier. A de multiples reprises en effet, le lecteur entame une relation intime avec les personnages principaux. En étant dans la tête de Corrag, nos cœurs cognent rapidement alors qu’elle croise certains soldats malintentionnés, quand elle soigne les gens qu’elle ne connait pas, quand elle voit pour la première fois le visage d’Alistair Mac Donald…Nous accompagnons chacune des paroles qu’elle échange avec Charles Leslie. Nous les buvons. Nous écoutons tout autant les confessions de Charles... Charles Leslie y contribue également en effet à travers les lettres qu’il adresse à sa femme Jane, qui lui manque constamment. Quelle merveilleuse technique que de décrire leurs périples à tous les deux de l’intérieur … Le lecteur est irrémédiablement attiré vers eux, comme par un aimant. Un glissement de terrain s’opère alors et nous voilà au XVIIème siècle, dans le cachot avec eux deux, sur les terres de Glencoe, emmené par le timbre fluet de Corrag.
« Elle a relaté sa vie dans cette forêt frontalière et, tandis qu'au retour de la geôle je marchais dans la neige, il me semblait humer des odeurs de mousse et de terre mouillée. Il me semblait fouler des pommes de pin(…) Je marche là où elle marche, je vois ce qu’elle voit. Quel don ! J’écris ceci dans ma chambre, comme toujours. Mais elle parle avec tant d’éloquence de sa vie sauvage, dans la bruyère, et parmi les rochers, que je m’y sens plongé. »

Je suis personnellement admiratrice du style employé par Susan Fletcher.

Susan Fletcher à une plume bien à elle. J’ai eu la chance de la découvrir à travers son roman Oystercatchers, que je chroniquerai prochainement sur mon blog anglo-saxon. Sa force de caractère s’imbrique majestueusement dans chacun de ses mots faits de poésie, de sens de la dramaturgie et de sensibilité à fleur de peau. Lorsqu’elle dépeint les lieux, les personnages ou les intrigues, Susan Fletcher réussit, je ne sais comment, à unir la prose et la poésie, comme si tous deux n’attendaient que cela. Je me suis sentie constamment bombardée par la haute voltige de ses touches de peinture révélant des paysages indomptés d’une sensualité incroyable. J’avais sous les yeux de superbes tableaux. Je voyageais avec l’auteur, avec Corrag et avec tous les personnages mentionnés. La mousse pointe soudain sous nos pieds.
« Tout ce que j'aimais m'entourait, rivières, rochers. Les bêtes. Les bruits du vent. Et je leur en étais reconnaissante. J'étais reconnaissante, car parmi eux je pouvais guérir les blessures en moi, les pertes, le chagrin. Ce que mon âme avait de meurtri, je pouvais le soigner et le nourrir dans ma cabane, ou sur les hauteurs, et qui en fait autant? De nos jours, qui prend le temps de soigner son âme? »


Je deviens moi-même lyrique. Je me surprends à maintes reprises à décrire ces paysages ou cette histoire avec emphase, tant l’émotion est présente. Aujourd’hui, après une semaine de lecture, le roman est toujours présent. Il s'est immiscé en moi. Je fusionne avec lui. L’espace d’un instant, mon cœur vacille et mes poils s’hérissent. Je me sens au bord d’un précipice. J’ai envie de pleurer et de rire. Je suis heureuse. Je suis triste. Mes émotions sont si fortes qu’elles ne se contrôlent plus. Elles écrabouillent tout. L’Histoire est fatiguée de se cacher. Pendant trois cents ans, elle est restée enfermée dans le giron de quelques historiens, révélée avec parcimonie à quelques touristes…Aujourd’hui, elle veut vivre libre. Mon sacrifice littéral la rend euphorique. Je soupire. Je souris. La liberté vaut bien ce prix.


Je ne dis pas pour autant que ce livre est parfait. Je ne qualifie jamais mes lectures de parfaites bien qu’elles le soient peut-être. Je suis juste toujours bien trop impliquée pour être objective.

Cependant, ce roman reste, je pense, une excellente lecture étant donné qu’il réunit à mon sens un très bel échantillon de ce que la littérature peut apporter dès lors que la poésie, l’amour, l’histoire, la fiction, la réalité, la magie et la nature se réunissent.

Lecture partagée avec Sylire

jeudi 13 juin 2013

BANDINI - John Fante




Bandini n’a pas vraiment contribué à rendre son auteur célèbre de son vivant. Ce n’est que bien plus tard qu’il fut considéré comme un grand écrivain américain et ceci, en grande partie avec l’aide d’un de ses plus grands partisans, Charles Buckowski.

J’ai eu la chance de découvrir l’auteur avec Mon Chien stupide, véritable coup de cœur, un turning point qui m’a chavirée et surprise à maints égards.

Après Mon Chien Stupide, je poursuis ma découverte de cet auteur américain avec son roman le plus célèbre, Bandini, premier tome d'une série de quatre livres, salivant d’avance à l’idée de retrouver le ton ironique, tragique et bouleversant de Fante. Là encore, quelle surprise ! Il m’a fallu laisser décanter mes impressions un moment avant de pouvoir les mettre à jour. Bien que tous deux soient très bien écrits et partagent le ton cynique, l’histoire est très différente. Le ton déjanté a disparu pour laisser place à un récit plein d’émotions qui retrace l’histoire d’une famille italo-américaine pendant le Grande Dépression… Deux livres dissemblables donc? N’en soyons pas si sûrs…


Résumé de la quatrième de couverture :
« Moi non plus je n’avais jamais lu quelque chose de semblable ; ou plutôt si. Je l’avais même traduit. Tous les livres de Fante, ou presque, racontent la saga d’Arturo Bandini, fils d’immigrant italien du Colorado et futur grand auteur, grande gueule et salopard. Bandini est bien sûr ce que Hank Chinaski est à Buckowski ; mais c’est surtout par le style qu’on trouve dans Wait until Spring, Bandini (1938), Ask The Dusk(1939) et dans son recueil de nouvelles Dago Red (1940) qu’on voit exactement ce qui pouvait séduire Bukowski ; la même drôlerie, la même méchanceté, le même amour, le même poids des mots sur la page » Philipe Garnier , Los Angeles, août 1983.


Mon avis :
L’histoire nous amène au sein de la famille Bandini, fils d’immigrés Italiens, qui traversent difficilement la Grande Dépression dans l’Etat du Colorado où ils vivent. Svevo Bandini y vit avec son épouse Maria et leurs trois fils Arturo, Augusto et Frederico. Alors que l’hiver rigoureux fait son apparition, Svevo, maçon de profession, se retrouve sans travail à cause du temps. L’histoire commence à la mi-décembre et aucun travail ne se profile à l’horizon. Ce chômage est malvenu étant donné que la famille Bandini a déjà contracté de nombreuses dettes notamment auprès de l’épicier du coin. Ce dernier se méfie de la famille Bandini dont l’ardoise ne fait qu’augmenter. Il « sympathisait avec Maria, il la plaignait de cette pitié froide qu’on les petits commerçants pour les classes pauvres ».

Fante concentre sa narration sur les aventures du père, Svevo, et du fils, Arturo. Svevo a honte de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.
« Il avançait en donnant des coups de pied dans la neige épaisse. Un homme dégouté. Il s’appelait Stevo Bandini et habitait à trois blocs de là. Il avait froid, ses chaussures étaient trouées. Ce matin-là, il avait bouché les trous avec des bouts de carton déchiré dans une boîte de macaroni. Les macaroni de la boîte n’étaient pas rayés. Il y avait pensé en plaçant les bouts de carton dans ses chaussures. »
C’est l’ouverture du roman. Stevo rentre chez lui. Ce passage particulièrement amer donne le ton du roman : l’atmosphère sera tendue et pleine d’émotion.

Le narrateur passe du mari à la femme. Maria est amoureuse de son époux. Elle est fière de lui. Cette épouse affectueuse est également une mère qui a beaucoup d’affection pour ses fils.
Arturo voue un culte à son père et lui ressemble beaucoup. Comme lui, ce dernier a quelques difficultés à réfréner ses pulsions de violence, contrairement à ses deux frères, tous deux plus calmes.

Le portrait de cette famille est triste et désolant. C’est une famille qui ne peut subvenir à ses besoins:
« De même avec les dettes de Svevo Bandini. Mais tout cela était sans mystère. Sans manœuvre sous-jacente, sans la moindre fourberie dans leur non-paiement. Aucun budget ne pouvait les éponger. Aucune économie raisonnée les résorber. C’était très simple : la famille Bandini dépensait davantage d’argent qu’il n’en gagnait. Il se savait obligé de miser sur un coup de chance. »

A travers le personnage d’Arturo, on pénètre dans la complexité de l’être humain. Ce petit garçon est en effet partagé entre plusieurs contradictions. Il est amoureux d’une camarade de classe. Comme tout amoureux, il pense beaucoup à elle mais les émotions qu’elle crée chez lui causent un véritable gouffre avec l’éducation catholique qu’il a reçue de sa mère, fervente catholique pratiquante. En essayant de résoudre le conflit intérieur qui anime Arturo, Fante décrit parfaitement le poids du catholicisme dans cette famille :
« Il se confessait très vite, haletant de misère et de honte, désirant plus que tout la virginité précaire de l’absolution. J’ai commis une mauvaise action, je veux dire deux mauvaises actions, j’ai pensé aux jambes d’une fille, à la toucher à une endroit mauvais et puis je suis allée au spectacle et j’ai eu de mauvaises pensées et puis je marchais et une fille est descendue d’une voiture et c’était mal et j’ai en entendant une plaisanterie grivoise et avec une bande copains j’ai regardé deux chiens s’accoupler et j’ai dit quelque chose de mal, c’était de ma faute ,eux ils n’ont rien dit, c’est moi le responsable, je les ai fait rire en disant quelque chose de mal et puis j’ai déchiré une photo dans une revue et la fille était nue je savais que c’était mal mais ça m’a pas empêché. […] C’est ma faute, c’est ma très grande faute et je regrette, je regrette de tout mon cœur » »

L’écriture, magnifique, sait présenter de manière directe et avec une économie de mots l’essentiel tout en gardant un rythme haletant.

En décrivant à travers les yeux d’Arturo la vie de sa famille, Fante va en profiter pour dépeindre un portrait de famille dévasté par la pauvreté. Cependant, à mon sens, l’attrait de la lecture ne se fait pas au travers de la sympathie que nous pouvons ressentir face à la souffrance de cette famille. John Fante sait écrire une histoire qui suscite suffisamment l’intérêt pour qu’on ne referme le livre qu’une fois arrivé à la dernière page.

Par ailleurs, en choisissant de diriger son regard sur le père Stevo et le fils Arturo et en alternant le regard sur les deux personnages, l’auteur fait vraisemblablement écho à la dédicace du roman « à mon père, Nick Fante, avec admiration ». Alors, fiction ou réalité ? La question est légitime. Nonobstant, le plaisir de la lecture se fait croissant à mesure que le pouvoir des mots choisis dévoile une forte émotion, chose que l’on retrouve également dans Mon Chien Stupide. Ces deux romans révèlent un écrivain qui écrit avec ses tripes, pénétrant au plus profond de lui-même et de l’âme humaine pour nous faire le portrait de toute la complexité de l’être humain. Lire Fante c’est lire les émotions à l’état brut.

« Un jour j’ai sorti un livre et c’était ça. Je restai planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait son énergie et était suivie d’une semblable et la vraie substance de chaque donnait sa force à la page, une sensation de quelque chose sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n’avait pas peur de l’émotion. L’humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J’avais une carte de la Bibliothèque. Je sortis le livre et l’emportai dans ma chambre. Je me couchai sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu’il y avait là un homme qui avait changé l’écriture. Le livre était ‘‘Demande à la poussière’’ et l’auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m’influencer dans mon travail. Je terminai ‘‘Demande à la poussière’’ et cherchai d’autres Fante à la bibliothèque. J’en trouvai ‘‘le Vin de la jeunesse’’ et ‘‘Bandini’’. Ils étaient du même calibre, écrits avec les tripes et le cœur. Toute ma vie son influence a illuminé mon travail... Oui, Fante a eu un énorme effet sur moi. Peu de temps après avoir lu ses livres, j'ai commencé à vivre avec une femme qui était une plus grande ivrogne que moi, nous avions de grandes bagarres, souvent je lui criais : "Je ne m'appelle pas f... de p.. , je m'appelle Bandini, Arturo Bandini !" Fante était mon dieu. » Ces mots sont de Charles Bukowski.

Arturo, fils d’immigré italien, petit être révolté, mesquin, grotesque ou philosophe est un phénomène que je ne lasse pas de découvrir:

« Il s’appelait Arturo, mais détestait ce prénom : il aurait aimé s’appeler John. Son nom de famille était Bandini, mais il aurait préféré s’appeler Jones. Sa mère et son père étaient italiens, il les aurait voulus américains. Son père était poseur de briques, il l’eût préféré lanceur pour les Chicago Cubs. Ils habitaient Rocklin, Colorado, dix mille habitants, et il voulait habiter Denver, à trente milles de là. Son visage était couvert de taches de rousseur qu’il haïssait. Il fréquentait une école catholique, il aurait préféré une école publique. Sa petite amie s’appelait Rosa, mais elle le détestait. Enfant de chœur, il était un vrai diable et haïssait les enfants de chœur. Il voulait être bon garçon, mais il redoutait d’être bon garçon, car il craignait que ses amis ne le traitent de bon garçon."

Cette histoire est triste, pourtant le personnage nous fait sourire… Le rire est caché ici mais il est recherché constamment, comme si c’était la seule manière de se sortir de la gravité de certaines situations.
C’est du reste l'ironie qui en ressort que nous gardons en mémoire en refermant ce livre.
Comme pour Mon Chien stupide, Bandini se révèle être habilement écrit, poussant le sourire à cohabiter avec la désolation. J’ai particulièrement apprécié la fin de Bandini, un clin d’œil à Mon Chien Stupide, qui m’a bien amusée. Si vous voulez être surpris, lisez Bandini. La tristesse de cette histoire n’est qu’une facette…

Lire Fante, c’est retrouver sur une même page toute la beauté et l’horreur de la vie, voir le verre à moitié plein plutôt que le verre à moitié vide.

Bien qu’ayant préféré Mon Chien Stupide, Bandini reste une lecture agréable et typique de Fante. Bref, parfait pour découvrir l’auteur!

Lecture partagée avec Jérôme, Val et Syl.

vendredi 7 juin 2013

AMOURS ET AUTRES ENCHANTEMENTS - Sarah Addison Allen



 

J’ai eu la chance de rencontrer l’auteur par l’intermédiaire de son ouvrage La Reine des Délices. J’avais tellement apprécié ce roman que j’ai voulu poursuivre ma connaissance de l’auteur. Même si celui-ci a usé ici de procédés littéraires similaires à La Reine des Délices (mêlant intrinsèquement magie, douceur et gourmandise) et que la fin est prévisible, encore une fois, je ne peux que m’incliner face à tant de fantaisies déployées. Elles m’ont donné fortement envie de rencontrer les personnages pour me lier à eux. On ne rencontre pas chez tous les gens autant de douceur et de poésie. Regardez les premières lignes, par exemple:

« A chaque lune montante, Claire rêvait immanquablement de son enfance. Elle essayait de rester éveillée tandis que les étoiles clignaient de l’œil ; l’astre, mince croissant d’argent, regardait le monde de haut avec le même sourire provocateur que les jolies femmes sur les affiches publicitaires rétro. Ces nuits-là, en été, Claire jardinait à la lumière des lampes à énergie solaire qui bordaient le sentier ; elle désherbait et taillait les fleurs nocturnes : la belle-de-nuit et la trompette des anges, le jasmin et le tabac. Celles-ci ne faisaient pas partie des espèces comestibles du patrimoine Waverley. Claire les avait plantées pour occuper ses insomnies, lorsqu’elle était si énervée que la frustration consumait le bord de sa chemise de nuit et allumait de minuscules incendies au bout de ses doigts. »

Délicat, plaisant et bien écrit, ce roman est délicieusement captivant. Laissez-vous enchanter par ce livre aux couleurs de l’été.


Résumé de la quatrième de couverture :
Dans la lignée du Chocolat ou de Beignets de tomates vertes, un roman délicat, émouvant, saupoudré de petites touches de fantaisie, sur deux sœurs blessées par la vie.
Dans la petite ville de Bascom, en Caroline du Nord, tout le monde connaît la famille Waverley. Il ya Evanelle, fantasque vieille dame qui passe son temps à offrir des objets, en apparence incongrus, et Claire, cuisinière de génie, qui trompe sa solitude en mitonnant philtres d’amour au géranium, cakes aux pétales de rose et autres tartes à la fleur de ciboulette.
Et puis il y a Sydney, la cadette, celle qui a quitté la demeure familiale voilà six ans. Sydney qui est aujourd’hui de retour avec sa petite fille et son lourd secret…
Entre les deux sœurs, des années de non-dits d’incompréhension et de rancœur. Sydney parviendra-t-elle à offrir la stabilité dont elle a besoin ? Claire acceptera-t-elle de laisser entrer dans sa vie cette famille sur laquelle elle avait tiré un trait ?
Seul le vieux pommier le sait qui veille depuis longtemps sur leur destinée…


Mon avis:

Comme il m’est difficile de parler de Sarah Addison Allen… Voilà le deuxième roman que je lis d’elle et je me rends compte à quel point il est vraiment ardu de décrire un livre qui se dévoile dans l’atmosphère qu’il crée.
Amours et autres enchantements raconte l’histoire de deux sœurs, Claire et Sydney Waverley, deux descendantes d’une des familles les plus anciennes de Bascom, au nord de la Caroline du Nord. Chaque membre de la famille possède un don magique différent et se doit de protéger le jardin caché derrière la maison familiale car il abrite un pommier dont les fruits, une fois goutés, révèlent l’évènement le plus important de notre vie. Ces évènements étranges ont banni les Waverley de la vie locale un moment. Elevées par leur grand-mère, après que leur mère soit partie et les ait abandonnées là, elles ne se sont pas pour autant rapprochées. Après avoir terminé sa scolarité au lycée, Sydney quitte le domicile familial en se promettant de ne plus jamais y mettre les pieds. Mais après quelques déconvenues, Sydney se voit contrainte de revenir, accompagnée de sa petite fille Bay. Pendant ce temps, Claire s’est installée dans la ville comme traiteur, utilisant les herbes de son jardin pour provoquer des émotions chez les gens qui les mangent.

L’histoire de deux sœurs meurtries qui se retrouvent après une longue séparation peut paraître désuète tant l’idée manque d’originalité. Cependant, en ajoutant une touche personnelle de magie, elle offre à son lecteur, un mets délicat, aussi subtil que les plats préparés par Claire, aux doux noms poétiques de « petits gâteaux aux pensées cristallisées »,«riz aux pétales de souci ».

J’ai également apprécié cette histoire pour le thème utilisé. En effet, lorsque j’ai lu le résumé présent en quatrième de couverture, j’ai apprécié l’idée d’un jardin magique. Cela m’a de suite fait penser au classique anglais que je compte relire bientôt, traduit en français comme Le Jardin secret de Frances H. Burnett, auteur rendu célèbre pour son premier roman jeunesse Le Petit Lord Fauntleroy. Un vrai réflexe de Pavlov. Rappelez-vous Le Jardin Secret : trois enfants vont redonner vie à un jardin oublié de tous et, ce faisant, ouvrir leurs cœurs. Ils seront alors en mesure de voir la magie et on les entendra s’exclamer : « La magie est en moi », « la magie me rend plus fort ». Un peu comme ici en fait...

Amours et autres enchantements est un roman présenté comme un conte de fée. Il est vrai que l’on retrouve ici tous les ingrédients : un arbre enchanté, de la jalousie, des formules magiques comestibles ainsi qu’une bonne dose d’amour. 
Dès les premières pages, Amours et autres enchantements m’a captivée en m’emmenant dans un univers qui vous pousse à croire à l’existence de toutes choses, sans pour autant en faire une histoire paranormale. Cette histoire est très réaliste. Les éléments fantaisistes sont présents ici en effet mais ils sont trop peu nombreux pour en faire une histoire paranormale.
L’auteur nous présente juste la vie de deux femmes qui se battent pour exorciser leurs démons. J’ai du reste adoré regarder les personnages se sortir de leurs problèmes. Je m’accrochais à la fin que je sentais heureuse, comme à une bouée de sauvetage. Malgré ce côté attendu, une autre fin aurait à mon sens enlevé le charme de cette histoire.

Amours et autres enchantements a plus d’un tour dans son sac pour attirer ses lecteurs : la couverture est douce et jolie, la pincée de magie est charmante, les personnages sont attachants et courageux, l’auteur mentionne l’interdépendance qu’ont les aliments sur notre vie…
J’ai été particulièrement réceptive à ce dernier épisode. J’ai trouvé cela tout à fait fascinant et, encore une fois comme avec La Reine des Délices, ce livre me parlait :
“Angélique- Sa signification s’adaptera à vos besoins, mais elle se révèle particulièrement utile pour calmer les enfants à table. (...)
Chèvrefeuille- Pour voir dans l’obscurité, mais seulement si vous utilisez des fleurs provenant d’un arbuste d’au moins soixante centimètres d’épaisseur. Vertus clarifiantes. (…)
Pensée- Incite aux compliments et aux cadeaux-surprises ».

Mettre en avant les vertus de la nourriture et les conséquences que chaque aliment a sur notre vie fait partie de mon quotidien. Il est possible de ne pas croire dans les vertus de la magie dans nos repas, mais les aléas de la vie et certains livres dont Se soigner par les légumes, les fruits et les céréales de Jean Valnet m’ont appris que les aliments, les plantes ainsi que les arbres pouvaient nous aider dans certaines circonstances.

Cette parenthèse refermée, je peux maintenant vous conseiller cette lecture car, bien que ce livre ne soit peut-être pas un chef-d'œuvre de par le manque de suspense à certains égards, il a le mérite de mettre du baume au cœur.