
Glencoe… La plus célèbre des
vallées écossaises. Des visiteurs du monde entier viennent chaque année fouler
son sol légendaire, voir les magnifiques paysages aux montagnes majestueuses et
en respirer l’air pur.
L’Ecosse est un pays qui a
connu énormément de violence au cours de son histoire : de querelles en
meurtres, du sang a coulé sur ses terres. Glencoe n’est pas étrangère à cela.
L’incident qui attire de plus en plus de touristes à venir découvrir les vallées
de Glencoe soulève aujourd’hui encore de nombreuses animosités. Pourtant, il
remonte à 1692… De l’eau aurait pu passer sous les ponts. Le temps ne semble
pas avoir de prises sur les histoires écossaises.
Lorsque j’ai eu la chance de
découvrir ce pays, je me souviens particulièrement de mon séjour dans une
petite pension. Un moment très intimiste. J’étais seule dans un endroit perdu.
J’étais arrivée trempée la veille au soir après avoir essuyé les pluies écossaises bien connues. Mes hôtes étaient très avenants. Ma chambre était
minuscule mais typique vu l’état des murs. Je partageais les commodités avec
d’autres pensionnaires. Un matin, je pris mon petit-déjeuner dans la salle
commune. Je le dégustais avec plaisir. Un homme assis à côté de moi me regarda manger
un moment. Je m’arrêtais aussitôt. Il en profita pour faire connaissance :
- Le petit déjeuner
est-il bon?
-Oui.
-Vous mangez avec délice.
Cela fait plaisir à voir, surtout que c’est typiquement écossais.
-Ah bon ? Demandais-je
honnêtement, regardant la galette de pomme de terre qui prenait toute la place
de mon assiette, seule différence notoire avec les petits-déjeuners anglais végétariens que
j’avais mangés jusqu’à présent.
Voyant mon sourire
s’effacer, il se raidit quelque peu :
-Vous êtes anglaise?
- Non, du tout.
Il força son sourire.
-Profitez bien de votre
petit déjeuner alors. On fait les meilleures pommes de terre.
Le temps ne semble pas avoir
de prise sur l’histoire écossaise, disais-je…. En 1692, à Glencoe, eut lieu un
massacre atroce. Le clan MacDonald fut décimé. Trente-huit personnes furent
tuées. Ce massacre fut en fait orchestré par le nouveau roi de l’époque. Les
troupes du gouvernement reçurent l’hospitalité des highlanders avant de se
retourner contre eux. Tous (y compris des membres de la famille du capitaine
qui menait ces opérations) furent massacrés sans distinction, éradiquant ainsi
toute trace ethnique d’un peuple que l’on désirait mort : ordre du nouveau
roi Guillaume III d’Orange-Nassau, roi d’Angleterre, d’Ecosse et d’Irlande de
février 1689 à sa mort, en 1702.
Susan Fletcher s’inspire ici
largement de ce fait réel pour dresser le portrait de Corrag, une jeune femme,
témoin du massacre et victime de la vindicte ambiante contre l’hystérie
collective dont de nombreuses femmes ont fait les frais en Grande-Bretagne ou
ailleurs: la sorcellerie. Comme elles, Corrag était une femme qui avait le
malheur non seulement d’avoir des connaissances en botanique mais qui osait
faire preuve de franchise. N’oublions pas que les femmes « bien
nées » restaient en retrait derrière les hommes, seuls garants de vérité.
Ce livre est hors du commun.
Susan Fletcher a le talent de réussir à transporter son lecteur dans un lieu ou
à une époque éloignée avec une facilité déconcertante, évoquant avec tant de
détails les paysages qu’elle a en mémoire qu’on se télétransporte rapidement
là-bas, vivant du plus profond de notre âme les aventures de cette jeune femme
qui a véritablement existé.
Les émotions engendrées par
cette lecture furent chez moi si vives que je me suis surprise à plusieurs
occasions à montrer des signes de patriotisme envers l’Ecosse. Ce n’est pas
tous les jours en effet que l’on sent pulser l’Ecosse dans ses mains. Les jours
ont passé et je vois encore ses paysages défiler devant mes yeux, je ressens à
nouveau la force tranquille qui se dégage de cette histoire pourtant
dramatique.
Je ne sais comment décrire
cette lecture. Captivant est un vain mot. Ensorcelant serait peut-être plus
approprié, bien qu’il ne corresponde pas entièrement à l’objet non identifié
que voici.
Je vous laisse voir par
vous-même….
Résumé de la
quatrième de couverture :
Au cœur de l’Ecosse du
XVIIème siècle, Corrag, jeune fille accusée de sorcellerie, attend le bûcher.
Dans le clair-obscur d’une prison putride, le révérend Charles Leslie, venu
d’Irlande, l’interroge sur les massacres dont elle a été témoin. Mais, depuis
sa geôle, la voix de Corrag s’élève au-dessus des légendes de sorcières et
raconte les Highlands enneigés, les cascades où elle lave sa peau poussiéreuse.
Jour après jour, la créature maudite s’efface. Et du coin de sa cellule émane
une lumière, une grâce, qui vient semer le trouble dans l’esprit de Charles.
Mon avis :
Susan Fletcher raconte
l’histoire d’un pasteur irlandais pétri de politique, Charles Leslie, parti à
la recherche de preuves concernant de nombreux massacres cachés incriminant le
nouveau roi Guillaume d’Orange. C’est ainsi qu’il croise la route de Corrag,
témoin du plus grand massacre perpétré selon lui par le roi Guillaume. Il la
retrouve emprisonnée dans un cachot sordide, en attente d’être brûlée vive.
Corrag est accusée de sorcellerie par ses compatriotes. Charles Leslie brave le
dégout que Corrag lui inspire pour s’approcher d’elle et écouter son histoire.
Incriminer le roi Guillaume est pour lui le but ultime, son rêve étant de faire
revenir le roi Jacques sur le trône, ce dernier ayant quitté son poste suite à
la Glorieuse révolution de 1688. Mais, petit à petit, Charles ne ressent plus
aucune animosité envers Corrag. Au contraire, il commence à voir en elle une
jeune personne honnête, fragile, courageuse, victime de jugements depuis sa
naissance et contrainte à endosser une identité qui n’est pas la sienne pour se
protéger. A-t-il été ensorcelé pour voir une toute autre facette de Corrag?
Possible.
Un bûcher sous la neige comporte plusieurs niveaux de lecture. D’une part, ce livre décrit brillamment l’histoire d’une jeune femme victime de malentendus et d’humiliations et se fait ainsi l’écho de milliers d’autres, révélant le destin de ces femmes qui osaient dire tout haut ce qu’elles pensaient tout bas, de ces femmes courageuses pour qui la justice et l’honnêteté valaient mille pièces d’or, des histoires de femmes qui ont traversé les âges. Ce livre revêt en cela une haute valeur historique. Corrag en effet est issue de générations de « sorcières » qui menèrent des vies de persécutées et qui furent exécutées parce qu’elles étaient elles-mêmes différentes de ce que la morale inculquait.
« Contrary to popular belief, witches were not burned at the stake in England, after the Reformation, instead, death sentences were carried out by hanging. In Scotland, however the sentence of burning was still inflicted; but if the witches had confessed what they were ordered to confess, they were accorded the mercy of being strangled before they burnt. If they refused to confess, they were burnt alive.”(Extrait de An ABC of Witchcraft par Doreen Valiente)
Et, en effet, la mère de Corrag, restée en Angleterre, mourra pendue tandis que sa fille, partie en Ecosse, sera vouée à brûler vive.
Ce livre raconte leurs
histoires. Corrag fait appel à Charles Leslie pour raviver la flamme de ces
victimes méconnues, de ces êtres qu’on a éteints plus tôt que prévu et ainsi il
contribue à sauvegarder leur mémoire vivante :
« Parlez de
ceux qui sont morts. Parlez de tous ceux qui ont péri tout au long de
l’histoire du monde, de ses guerres, et du temps jadis. Parlez de ceux qui ont
été tués à Glencoe dans la neige-pas de leur mort-mais de leur vie, avant. Pas
de comment ils sont morts mais de leur manière de récompenser un bon chien, ou
de leurs chants, ou de leur peau qui se plissait au coin des yeux quand ils
souriaient, ou de quelle saison était la leur-, car ainsi ils revivront. Ils
arrêteront d’être morts. Le faire parler d’eux ou l’écrire - c’est remettre un
souffle dans leur bouche. Les tirer de la terre où ils sont couchés. Chasser
leurs vers pour qu’ils se relèvent, aux côtés de celui qui parle d’eux qu’ils
sortent des pages écrites sur eux. »
C’est émouvant et
consternant de vérité.
Toutefois ce roman est aussi
une fiction qui nous emporte dans une très belle histoire.
On se sent proche de Corrag
qui est, à elle seule, un condensé de naturel que l’on ne croise pas tous les
jours. Malgré ses malheurs, elle ne devient pas amère. Elle continue à vivre
pour le bien-être des gens et de la nature qu’elle admire.
« Qui le
croirait ? Un homme d’Eglise et une sorcière capturée, s’entraider de
cette manière ? Mais c’est ainsi. Le monde a ses merveilles et je tiens à
vous en parler. »
Chaque chapitre commence du
reste par les propriétés d’une plante différente, à l’image de Corrag,
incarnation parfaite de la nature faite femme. Elle vit dans les vallées, elle
nage nue dans les rivières, elle entend les bruits de la nature, elle les
écoute, elle leur parle…
On se sent proche de Corrag.
On a la sensation d’être avec elle.
L’auteur utilise pour ce
faire un procédé bien connu de la narration : elle utilise à plusieurs
reprises la première personne du singulier. A de multiples reprises en effet,
le lecteur entame une relation intime avec les personnages principaux. En étant
dans la tête de Corrag, nos cœurs cognent rapidement alors qu’elle croise
certains soldats malintentionnés, quand elle soigne les gens qu’elle ne connait
pas, quand elle voit pour la première fois le visage d’Alistair Mac Donald…Nous
accompagnons chacune des paroles qu’elle échange avec Charles Leslie. Nous les
buvons. Nous écoutons tout autant les confessions de Charles... Charles Leslie
y contribue également en effet à travers les lettres qu’il
adresse à sa femme Jane, qui lui manque constamment. Quelle merveilleuse
technique que de décrire leurs périples à tous les deux de l’intérieur …
Le lecteur est irrémédiablement attiré vers eux, comme par un aimant. Un
glissement de terrain s’opère alors et nous voilà au XVIIème siècle, dans le
cachot avec eux deux, sur les terres de Glencoe, emmené par le timbre fluet de
Corrag.
« Elle a
relaté sa vie dans cette forêt frontalière et, tandis qu'au retour de la geôle
je marchais dans la neige, il me semblait humer des odeurs de mousse et de
terre mouillée. Il me semblait fouler des pommes de pin(…) Je marche là où elle
marche, je vois ce qu’elle voit. Quel don ! J’écris ceci dans ma chambre,
comme toujours. Mais elle parle avec tant d’éloquence de sa vie sauvage, dans
la bruyère, et parmi les rochers, que je m’y sens plongé. »
Je suis personnellement
admiratrice du style employé par Susan Fletcher.
Susan Fletcher à une plume
bien à elle. J’ai eu la chance de la découvrir à travers son roman Oystercatchers,
que je chroniquerai prochainement sur mon blog anglo-saxon. Sa force
de caractère s’imbrique majestueusement dans chacun de ses mots faits de
poésie, de sens de la dramaturgie et de sensibilité à fleur de peau.
Lorsqu’elle dépeint les lieux, les personnages ou les intrigues, Susan Fletcher
réussit, je ne sais comment, à unir la prose et la poésie, comme si tous deux
n’attendaient que cela. Je me suis sentie constamment bombardée par la haute
voltige de ses touches de peinture révélant des paysages indomptés d’une
sensualité incroyable. J’avais sous les yeux de superbes tableaux. Je voyageais
avec l’auteur, avec Corrag et avec tous les personnages mentionnés. La mousse
pointe soudain sous nos pieds.
« Tout ce
que j'aimais m'entourait, rivières, rochers. Les bêtes. Les bruits du vent. Et
je leur en étais reconnaissante. J'étais reconnaissante, car parmi eux je
pouvais guérir les blessures en moi, les pertes, le chagrin. Ce que mon âme
avait de meurtri, je pouvais le soigner et le nourrir dans ma cabane, ou sur
les hauteurs, et qui en fait autant? De nos jours, qui prend le temps de
soigner son âme? »
Je deviens moi-même lyrique.
Je me surprends à maintes reprises à décrire ces paysages ou cette histoire
avec emphase, tant l’émotion est présente. Aujourd’hui, après une semaine de
lecture, le roman est toujours présent. Il s'est immiscé en moi. Je fusionne avec lui. L’espace d’un
instant, mon cœur vacille et mes poils s’hérissent. Je me sens au bord d’un
précipice. J’ai envie de pleurer et de rire. Je suis heureuse. Je suis triste.
Mes émotions sont si fortes qu’elles ne se contrôlent plus. Elles écrabouillent
tout. L’Histoire est fatiguée de se cacher. Pendant trois cents ans, elle est
restée enfermée dans le giron de quelques historiens, révélée avec parcimonie à
quelques touristes…Aujourd’hui, elle veut vivre libre. Mon sacrifice littéral
la rend euphorique. Je soupire. Je souris. La liberté vaut bien ce prix.
Je ne dis pas pour autant
que ce livre est parfait. Je ne qualifie jamais mes lectures de parfaites bien
qu’elles le soient peut-être. Je suis juste toujours bien trop impliquée pour
être objective.
Cependant, ce roman reste,
je pense, une excellente lecture étant donné qu’il réunit à mon sens un très
bel échantillon de ce que la littérature peut apporter dès lors que la poésie,
l’amour, l’histoire, la fiction, la réalité, la magie et la nature se
réunissent.
Lecture partagée avec Sylire
Lecture partagée avec Sylire
